De quel masque s'agit-il? eh bien, de mon masque d'adulte sûre de moi, de mon masque d'adulte tout à la fois bienveillante et autoritaire, de mon masque de prof, donc. Les élèves peuvent-ils se douter un seul instant que les affres d'angoisse que je ressens à chaque rentrée scolaire sont bien pires que les leurs? que je pourrais m'évanouir de terreur au moment, décisif, de la première rencontre, celle où je leur fais face sur l'estrade ou dans la cour de récréation, buste droit, regard assuré et sourire de circonstance -légèrement figé- aux lèvres?

Depuis 16 ans, à chaque rentrée scolaire, c'est la même angoisse , ce sont les mêmes symptômes -coeur qui bat la chamade, gorge nouée- les mêmes préparatifs enfiévrés la veille au soir -ne rien oublier, préparer sa tenue et son "cartable"- et le même sentiment ridicule que, non, décidément, cette année, je n'y arriverai pas... et j'y arrive évidemment, je me raisonne, je suis une adulte, voyons! et une mère qui plus est, mais ce fameux "enfant intérieur" que je refoule au plus profond de moi la majeure partie du temps, choisit ces moments de doute pour ressurgir sournoisement et inopportunément... Et c'est lorsque je dois prendre la parole devant vingt-cinq paires d'yeux attentifs et scrutateurs que reviennent me hanter:

- la petite fille de 4 ans qui, croquant sa galette, espère ne pas tomber sur la fève tant convoitée par les autres enfants, et qui préfererait l'avaler si tel était le cas, plutôt que de voir l'attention centrée sur elle dans tout le réfectoire.

-la fillette maladroite de 8 ans qui, toujours pour les mêmes raisons, se fait toute petite sur le manège, et fait semblant de ne pas pouvoir attraper le ponpon qui virevolte sous son nez.

-la pré-adolescente mal dans sa peau qui accompagne son petit frère au cirque, et qu'un clown grimaçant choisit, parmi tous les spectateurs, pour incarner la victime ridicule et ridiculisée de son numéro.

-l'adolescente solitaire de 15 ans qui, à la faveur d'un énième déménagement, traverse la cour sans fin de son nouveau lycée au milieu de groupes d'élèves qui la détaillent avec curiosité, et qui, se trompant de rang, est accompagnée par un surveillant dans sa classe avec 10 mn de retard, et se retrouve obligée, faute de place, de se tenir debout contre le mur!

Et pourtant, malgré ces "moi" successifs qui témoignent de la timidité maladive qui fut la mienne jusqu'à un âge assez avancé, personne, sauf quelque observateur attentif de certains symptômes significatifs (propension à rougir pour un rien et à faire le pitre pour pas grand-chose, par exemple!) ne pourrait deviner l'effort surhumain que je déploie désormais, à chaque rentrée de septembre, pour donner le change...

Et, quels que soient les élèves que j'ai devant moi, je crois que, dans le brouillard de panique qui m'envahit pendant ces quelques infimes secondes qui précèdent ma première prise de parole de l'année, jusqu'à ma retraite ou éventuellement à ma reconversion professionnelle, je verrai ça:

PS: le titre de mon post est emprunté à l'écrivain mishima, et la photo, au cultissime "village des damnés"!